Carte d'identité des sociétés traditionnelles, un homme sans clan est un homme malheureux car il est dans la condition d'esclave, de "moundogo." Quand une femme était réduite en servitude, on lui demandait de ne plus prononcer le nom de son clan de sorte que sa progéniture prenait l'identité du clan du maître. Généralement pour cause de dette impayée, on prenait une jeune fille en gage et si sa famille ne parvenait pas à payer la dette, elle était réduite dans une servitude larvée avec interdiction de prononcer le nom de son clan, de ne pas quitter la maison du maître, de prendre son clan comme nouveau clan identitaire. Son retour dans sa famille pouvait déclencher une guerre clanique. Il n'y a pas dans nos sociétés traditionnelles une servitude qui prend le produit du travail d'un individu pour vivre avec (absence de prédation sociale qui est un signe de civilisation avancée en humanisme, en "kimuntu") - et ceci est une grosse différence avec les sociétés dont le développement est basé sur le produit du travail comme les sociétés occidentales qui, à cause de la guerre, sont obligées de développer les corps de métiers pour nourrir, loger, habiller, armer, transporter les soldats qui se spécialisent à la défense du territoire ou à son agrandissement : on doit produire des outils comme des épées en masse ; vous voyez bien qu'il y a là un prélude à l'industrialisation future de ces sociétés. Le transport développera la construction des bâteaux par exemple. On n'a pas encore compris pourquoi nos sociétés n'ont pas eu le même développement que les sociétés occidentales mais c'est très important de savoir qu'il y a la possibilité d'expliquer ce qui n'est pas un retard de civilisation mais simplement l'expression d'un mode de vie pacifique, harmonieux dans un climat moins rigoureux qui n'oblige pas à accumuler de la nourriture, par exemple. La nécessité des bâtisses en dur, des gros murs défensifs apparaît avec la volonté des seigneurs de défendre leurs terres. Il convient de dire ici que les sociétés africaines traditionnelles sont des sociétés à connotation relationnelle - de sorte qu'on n'y observera pas un développement matériel important car l'élément vital est La RELATION SOCIALE, LA RELATION DE PARENTE ET DANS UNE SOCIETE DE TYPE RELATIONNEL L'HOMME EST L'ELEMENT LE PLUS IMPORTANT. Dans les sociétés bantoues, l'homme est le bien de prestige le plus important, l'homme est au piedestal de l'importance. L'esclavage est dans nos traditions une perte d'identité, mieux, un changement d'identité. On passe de moussi X à moussi Y. Généralement, au fil des générations, on n'en parle pas car lorsqu'il s'agit de femme, le maître épouse l'esclave et lui fait des enfants et ensuite, on n'évoque plus jamais cette affaire. Lorsqu'elle transpire, et je connais de tels cas au vingtième unième siècle, cela fait des dégâts sur le plan psychologique et des relations de parenté.
On voyage avec son identité clanique bien ancrée dans sa tête. Exemple : Nziengué i Ibala moussi Ngoni mwana Mikali. Pour la traduction : Nziengué fils d'Ibala, membre du clan Ngoni, fils du clan Mikali. Je m'inspire des clans que je connais, vu que les ma kanda (clans) vilis ou mbochis, je ne les connais pas mais je sais qu'ils existent car la structuration des tribus est la même partout dans la période pré-coloniale. C'est ce qui vous assure une assistance sociale dans les tribus voisines qu'elles soient linguisitiquement homogènes ou non. Dans le sud, le statut de moussi et de mwana est le même dans presque toutes les tribus de sorte qu'on n'a pas du mal à se faire comprendre quelle que soit la langue parlée.
On m'a posé la question suivante : "Peut-on trouver des Makanda chez les Tékés, les Nzébis, les Laris ou ailleurs ?" J'ai répondu oui et c'est le sujet de cet article. Je souhaiterais que les Congolais ne perdent pas leurs traditions car dans le fond, elles se ressemblent dans tout le Congo avec la seule différence du patriarcat au nord où les enfants s'identifient au clan du père. Je vais procéder par axiomes afin de rendre mon propos plus intelligible.
Axiome 1 : Le clan s'hérite de la mère et non du père dans les tribus ou les ethnies matrialinéaires. Cet axiome avec comme conséquence que dans le royaume Loango, le titre de Nimi Lukéni (roi) passait de l'oncle au neveu car on disait qu'on n'était pas sûr que le fils soit bien le vôtre tandis qu'on était certain que le neveu était bien de votre sang.
Axiome 2 : Un clan est immuable sauf situation de servitude larvée. Nous, Bantous, avons dans le passé pratiqué un esclavage qui n'est pas dans son expression le même que celui que l'on pratiquait en Europe. On pouvait par exemple acheter un homme dans un autre clan ou dans une tribu pour compenser la faiblesse en hommes de son clan ou de son lignage. Ma grand-mère Loumba acheta des hommes qu'il maria à ses filles. On choisissait de préférence un homme qui n'avait pas de soeurs, de préférence un fils unique. Pour le reste, il intégrait sa nouvelle famille en coupant totalement les ponts avec sa famille véritable. Il n'y avait aucun traitement dégradant à son encontre.
Axiome 3 : Vu le principe de prohibition de l'inceste, les femmes sont mariées de préférence à d'autres clans, à d'autres ethnies. On a tort de penser que la prohibition de l'inceste comme s'appliquant uniquement à ses frères et soeurs et à ses parents. Dans la tradition, elle était plus élargie et s'étendait jusqu'au clan tout entier. Si vous considérez que dans le lignage, il y a des classes de "mères", de "frères", de "soeurs", etc, vous comprendrez que la prohibition de l'inceste est compliquée. A Mossendjo, il m'était difficile de draguer une fille car on me trouvait tout de suite un lien de parenté avec application de la prohibition de l'inceste immédiate...
Axiome 4 : Un mariage est avant tout une alliance entre deux clans ou deux ethnies au travers d'un homme et d'un femme de sorte qu'on dise : "les Ngoni ont épousé les Mikali" ou " Les Punus ont épousé les Laris".
Axiome 5 : La tribu ou l'ethnie est extérieurement reconnaissable par la langue. On parle de tribu Punu, Vili, Lari, Mbochi quand la langue de communication collective est le punu, le vili, le lari, le mbochi, etc. Il est impossible de considérer qu'une tribu qui parle vili soit tékée.
Axiome 6 : L'ensemble des tribus de même expression linguistique forme un peuple ou un royaume avec parfois inclusion d'ethnies linguisitiquement hétérogènes sur la base de la migration spatiale. Le royaume Loango s'étendait d'abord aux peuples d'expression orale vilie. Ensuite, sont arrivées d'autres ethnies mais vivant dans le royaume de Loango, ils étaient sujets du roi de Loango et ne pouvaient pas exercer le titre de propriétaire foncier que n'importe exerce aujourd'hui dans notre république du Congo sans véritables assises historiques.
Axiome 7 : Une épouse est l'élément mobile dans la relation matrimoniale dans la société traditionnelle de sorte que la femme quitte son espace tribal pour celui de son époux où elle adopte souvent la langue de ce dernier s'il parle une langue différente (ma grand-mère parlait tsangui comme son mari qui était tsangui alors qu'elle était punue). Il est rare que l'homme vienne s'installer là où vit la femme - sauf en cas d'esclavage comme nous l'avons évoqué à l'axiome 2.
Axiome 8 : Le mariage ne signifie pas la perte de son identité clanique qui reste transmissible à ses enfants. Le mariage est un libota, un espace de procréation. L'homme a la jouissance de la femme qu'il a épousée contre une dot pour compenser son départ mais les enfants sont du clan de sa femme et l'oncle maternel peut au nom de son pouvoir avunculaire venir prendre un neveu pour vivre avec et en faire un homme. Référez-vous aux travaux de Claude Lévi Strauss pour comprendre l'importance de la relation avunculaire (mère, fils, oncle maternel). Vous avez souvent observé des problèmes de transmission de l'héritage d'un de cujus (défunt) car le Congolais moderne est désormais pris entre tradition et droit moderne qui veut qu'un "libota" soit une famille à part entière - alors que dans la tradition, LE LIGNAGE EST LA FAMILLE, le mariage (makuéla, libota) n'étant qu'un lieu de reproduction sociale où les individus ne s'appartiennent pas. Il est fréquent d'entendre une femme dire : "Yandi ké pessa mbongo ka na famille ya yandi, ya munu vé" (Il (le mari) ne donne de l'argent qu'à sa famille et non à la mienne) - ce qui indique que consciemment, l'homme et la femme estime ne pas appartenir à la même famille - alors que dans la logique moderne, ils sont censés former, même sans enfants, une "famille".
Théorème : A la deuxième génération d'un mariage inter-ethnique, les enfants parlent principalement la langue du père tout en s'identifiant au clan de leur mère. C'est la conséquence de l'axiome de l'axiome 7 à cause de la mobilité de la femme.
Nous allons le démontrer. Si une femme punue épouse un Lari, elle reste par exemple Makanda au terme de l'axiome 1 et 2. L'application des axiomes 3, 5, 7 et 8 font que la femme va commencer à parler la langue lari tout en restant membre de son clan et les enfants qui naîtront dans un espace linguistique différent de leur mère parleront directement le lari tout en restant makanda au terme de l'axiome 1 qui veut que l'identité clanique s'hérite de la mère. A la troisième génération si les filles de cette femme se marient au sein de la communauté larie, on obtient des individus tribalement laris car la tribalité s'obtient par la langue et l'adoption des coutumes d'une tribu donnée et claniquement makanda. Ce sont des makanda Lari. Et si un makanda quelconque venait dans leur village, elles ont obligation de lui donner le gîte et le couvert. On est affublé de la tribalité kongo si on vous entend parler lari - pourtant, on peut-être téké. C'est que la langue est le signe qui permet de distinguer extérieurement l'appartenance ethnique. Imaginez une société où les enfants parleraient les grandes langues du Congo comme le lari, le téké, le vili, le mbochi qu'ils auront apprises à l'école ; cela rendrait le tribalisme beaucoup plus difficile. Votre serviteur parle punu, tsangui, un peu le téké à cause du tsangui qui appartient aux langues tékées, un peu le lari, un peu le vili, un peu le kugni, le français, l'anglais et un peu l'hébreu. Je lis le grec ancien et je vais apprendre bientôt l'égyptien ancien.
Ceci pour dire que la tribalité se conjugue avec le clan pour donner une situation sociologiquement complexe qui rend même le tribalisme politique ouvert aux autres ethnies par le clan.
Nous devons prendre le temps de parler de nos traditions, de nos coutumes, de toutes ces choses car leur connaisance sera nécessaire quand nous poserons les bases d'une société où la tribalité politique sera bannie. Toutes vos questions sont les bienvenues.