Roland Mouckiny, on va faire court pour expliquer comment on peut sortir du tribalisme. LA DIMENSION OU SE DEROULE IDEOLOGIQUEMENT LE TRIBALISME EST UNE DIMENSION IDENTITAIRE. OR, L'IDENTITE EST UNE RECONNAISSANCE COLLECTIVE EXCLUANT LES AUTRES GROUPES DIFFERENTS, PAR DEFINITION. MEME L'IDENTITE NATIONALE NE S'EXPLIQUE QUE PAR L'EXCLUSION D'AUTRES NATIONALITES. SI VOUS COMPRENEZ CELA, VOUS AVEZ COMPRIS LA MOITIE DU PROBLEME CAR L'IDENTITE COLLECTIVE EST AUSSI RASSEMBLEUSE PAR LE PARTAGE DES ORIGINES COLLECTIVES, L'HISTOIRE, LA CULTURE, LE TERRITOIRE, LA LANGUE COMMUNE, LA RELIGION, LES RESSOURCES, LES TERRES ET J'EN PASSE.
En qualité de Bantous colonisés par les Leucodermes dès la fin du XV ième siècle, nous avons trois identités principales : clanique ou kandienne, la plus vieille (celle qui nous définissait avant l'acculturation provoquée par les colonisateurs), tribale ou ethnique avec le passage des clans aux ntsi et aux royaumes avec la communauté de langage parlée portant un fond culturel commun, enfin une identité nationale imposée par les colons après les pseudo-indépendances.
Avant la colonisation, c'est l'identité kandienne ou clanique la plus importante : notre "carte d'identité" se déclinait en mussi Makand ou Dikand (clan de la mère en matriarcat) mwan' Mindzumb' (le clan du père), avec l'avantage que le clan était trans-ethnique, puisqu'il ne dépendait pas de la langue parlée mais de l'origine ancestrale commune. Les Makand' ou Dikand' descendraient tous d'une même femme Makane ma Ngueli. Et on les trouve partout, même chez les Tékés ou les Bembés, entre autres ethnies.
Sous la colonisation, les Leucodermes ont favorisé l'identité tribale ou ethnique. On est passé de Mussi Dikand à Téké ou Mbochi, etc. L'identité est passée de l'origine ancestrale commune matriarcale ou patriarcale à la langue parlée. La différence linguisitique se perçoit désormais comme une division - alors qu'on peut être Bembé ou Punu mais partager la clanité ou kandité Mindzumb' ou Mindzimb'. Un Bembé m'a contacté en me disant qu'il était claniquement mon père car il est Mindzumb' comme fut le mien.
La logique clanique est celle des classes d'équivalence en mathématiques : tous les Makanda de quelque ethnie que ce soit sont mes frères - même s'ils sont Mbochis ou Tékés ou du Kassaï voir du Gabon tandis que tous les Mindzumb' ou Mindzimb' sont mes pères. Avec cette identité, je peux voyager et être reçu partout où ces deux clans se trouvent. Et la prohibition de l'inceste clanique aidant, les autres clans sont plus ou moins liés à ces deux-là, constituant un maillage social harmonieux qui limitait les conflits et les discriminations. En effet, le mariage n'est pas juste des épousailles entre deux individus mais une ALLIANCE entre deux clans. C'est ainsi que se fit l'alliance entre les Avundus et les Bissi Kongo d'une manière générale car le Mani Kongo dévait toujours épouser une femme du clan Nsaku des Avundus, les premiers habitants de Mbanza Kongo, propriétaires de cette terre avant la conquête de Nimi Lukéni qui fut Kugni par sa mère...
À l'indépendance, nous sommes devenus Congolais, une identité définie géographiquement par le partage d'un même territoire inventé de toutes pièces ne correspondant à rien d'autre qu'au partage de l'Afrique en 1885 par les puissances européennes. Cette identité virtuelle ne peut encore rivaliser avec l'enracinement territorial ancien, n'en déplaise à l'euphorie des pseudo-indépendances. On vit à Brazzaville mais quand on demandait l'origine, nos pères répondaient : " je suis de Boko, de Makoua, de Mouyondzi, etc. " et, même les enfants nés à Brazzaville se définissaient territorialement par le lieu d'origine du père. La nouvelle identité nationale par le partage d'un territoire n'avait pas vraiment pris, d'autant que les Leucodermes avaient ajouté une dose de division ethnique pour mieux régner.
En ville (milieu urbain), l'occupation de l'espace montre déjà des regroupements sur la base de l'ethnie, Bacongo pour les Kongos-Laris, Talangai, Ouenzé, Mikalou, pour les Mbochis et les Nordistes ou originaires du nord du Congo. Sociologiquement parlant, l'occupation de l'espace au Congo est une grille de lecture de l'occupation ethnisée du milieu urbain.
Depuis Youlou jusqu'à Sassou IV, personne n'a vraiment travaillé à donner de la consistance à l'identité nationale ou républicaine car il faut plus qu'un décret pour cela : ON NE DECRETE PAS L'IDENTITE NATIONALE ; ON LA CONSTRUIT. Au contraire, on s'est appuyé sur la proximité ethno-régionale pour gérer et conserver le pouvoir. Force publique et administration ethnisées, y compris les principaux postes de décision.
La question est : comment, sans détruire les identités clanique et ethno-régionale, faire en sorte que l'identité nationale devienne l'identité principale au dessus de toutes les autres ? La constitution doit supplanter les traditions en devenant à son tour une TRADITION ... NATIONALE mais personne ne la respecte vraiment pour que la nouvelle identité nationale prenne corps et sens. Sassou se comporte plus en Mbochi qu'en Congolais. Comme le firent Youlou et les autres avant lui.
Notre problème est là. Il n'a jamais été été vraiment posé et débattu pour être résolu. Le tribalisme a eu droit de cité jusqu'à présent Dès qu'on dénonce le tribalisme, vous passez à la barre et les défenseurs du système qui en vivent sortent les canines. Il s'agit à présent de privilégier l'identité nationale par l'égalité des droits et devoirs, l'homme compétent qu'il faut à la place qu'il faut, la solidarité pour les plus faibles, etc.
Comment ont fait les Français pour que les Basques, les Normands, les Bretons, les Alsaciens, les Auvergnats, etc, deviennent un peuple, le peuple français ? La recette est connue : l'égalité des droits, l'égalité infrastructurelle partout, l'égalité éducative, etc. Ils sont passés par les mêmes problèmes que nous. Ils ont pu les surmonter. C'est le travail de l'État de créer et de consolider l'identité nationale. Hélas, chez nous, l'État entretient la division, transforme les droits de tous en privilèges - surtout selon la proximité au chef de l'État. Il faut donc commencer par passer de l'État clientéliste à l'État de droit. Or, la aussi, il y a un problème : l'accès au pouvoir n'est pas encore démocratique.
On s'appuie souvent militairement sur l'ethnie pour conquérir le pouvoir de sorte que le caporal chef Ferdinand Masso peut dire : "pouvoir le bissi mene", là où on devrait tous dire "POUVOIR LE BISSI NIONSO". Pour en arriver au "POUVOIR LE BISSI NIONSO", il faut que tous les fils du Congo entrent dans la reconnaissance nationale pour que se crée l'identité nationale républicaine.
Si vous faites du reengenering sociologique, vous vous rendez compte qu'il faut commencer par l'État de droit (qu'on doit déconnecter de la puissance toujours coloniale de la France), pour ensuite passer à l'égalité des droits et des devoirs qui permettrait de construire une identité nationale. Hélas, pour cela, il faut au préalable une justice indépendante qui ne peut être garantie que par une force vraiment publique et non une milice ethnique. Et pour qu'une force publique soit vraiment nationale, il ne faut pas qu'elle soit dominée par une seule ethnie. On revient toujours à la lutte contre le tribalisme...
J'ai fini par faire long.
NKOSSI ZA MAKANDA, LION DE MAKANDA,
MWAN' MINDZUMB', MBUTA MUNTU