Que les hommes et les femmes vivent ensemble de nos jours, cela nous paraît naturel ; qu’ils s’aiment et se marient, cela n’étonne plus personne. C’est ce qu’on
appelle l’évidence car dans tout le règne animal, le mâle cohabite harmonieusement avec la femelle, aussi vrai que nous naissons toujours avec des cheveux sur la tête. Mais en ce temps-là,
hommes et femmes vivaient séparément dans une totale inimitié. Il y avait le royaume des hommes et celui des femmes. Les deux sexes ne se supportaient pas, se détestant plutôt. Pour
les femmes, la femme était le parfait représentant de la gent humaine, les hommes n’étant que des monstres; pour les hommes, l’homme était le vrai représentant de l’espèce humaine, les femmes
n’étant qu’une de ses formes dégénérées appelée à disparaître comme s’était éteinte la race des dinosaures. Les femmes disaient : « Qu'ils sont laids, les hommes, avec leurs barbes et leurs
poitrines plates ! Il n’y a rien d’agréable à l’œil dans la rugosité de leur morphologie sans grâce. » Les hommes disaient : « Qu’elles sont moches, les femmes avec leurs poitrines
gonflées et leurs visages lisses ! Il n’y a rien de puissant dans cette mollesse adipeuse où la force ne se fait pas sentir.» C’était l’âge premier où les hommes ignoraient les lois de la
procréation, c’était le temps ancien où les femmes ignoraient tout des passions de l’amour. Nous retournons aux premiers âges de l’humanité.
De la sorte, les hommes vaquaient à leurs occupations sans s'occuper des femmes, et vice-versa. Quand un homme croisait
une femme à l'unique source de la région, il n'osait pas lui adresser la parole, se contentant de remplir sa calebasse avant de s'en aller en silence. Les rares occasions où les hommes et les
femmes s'adressaient la parole, c'était pour s'injurier, se traiter de tous les noms d’oiseaux et de reptiles.
Cependant, il y avait un homme et une femme qui pensaient que les hommes et les femmes étaient plutôt faits pour
s'entendre. Un jour, ils se rencontrèrent à la source. L'homme dit à la femme : « Femme, pourquoi tes semblables et les miens se disputent-ils ? Ne serait-il temps pas que nous
arrêtions de nous quereller à cause de nos différences morphologiques ? Pourquoi se détester parce que nous avons de la barbe et vous des seins ? » La femme lui répondit : « Ô homme,
si tu savais à quel point je m'évertue à conseiller les miennes dans ce sens ! Soyons donc amis et prouvons ainsi aux autres que nous pouvons vivre ensemble. »
Cet homme et cette femme devinrent amis, à une époque où les êtres humains ignoraient tout de la sexualité, et
sympathisèrent de plus en plus, au mépris des autres hommes et des autres femmes qui refusaient d'entendre raison. Bientôt, ils eurent l'un pour l'autre, des sentiments très forts. Ils
décidèrent de quitter leurs tribus respectives pour aller vivre dans une même maison. Ils formèrent alors le premier couple de l'humanité.
La femme finit par tomber enceinte. Elle constata que son ventre enflait et qu'il y avait quelque chose à l'intérieur.
Elle eut très peur et dit à l'homme : « Depuis que nous avons fait ce que nous avons fait, mon ventre ne cesse de grossir et je sens qu'il y a quelque chose dedans. Je crois que je suis
malade. Que faut-il faire ? » L'homme décida qu'ils allassent consulter celui qui n'était ni un homme, ni une femme, qui vivait au beau milieu de la forêt et qu’on appelait Na. C'était le
seul féticheur à cette époque de l'humanité. C’était un nain hermaphrodite. Comme il n'était ni un homme, ni une femme, il ne pouvait vivre avec aucune des deux communautés qui l'avaient
repoussé.
Le premier couple de l'humanité arriva chez celui qui n'était ni un homme, ni une femme et qu’on appelait Na à cause de
sa petite taille. L'homme prit la parole et s'adressa à lui en ces termes : « Na, nous sommes venus solliciter ton aide car mon amie, la femme que voici, est malade. Tu sais que les hommes
et les femmes ne s'entendent pas. Nous avons essayé de les réunir mais nous avons échoué. Nous nous sommes donc éloignés d'eux pour vivre ensemble. Nous sentant attirés l'un par l'autre, nous
avons fait ce que nous avons fait. A présent, voici que le ventre de la femme grossit. Elle a de plus en plus du mal à marcher. Elle a des nausées et il lui arrive même de vomir. J'ai donc
décidé de subvenir seul à notre survie. C'est pour cela que nous sommes venus à toi, Na, détenteur de nombreux secrets de la nature et guérisseur de plusieurs maux des hommes et des femmes.
Nous te proposons de venir vivre à côté de nous, au lieu d'être tout seul au milieu de la forêt. »
Celui qui n'était ni un homme, ni une femme ouvrit son baluchon de fétiches et se mit à chanter :
L'instant de vérité ! L’instant de vérité !
Voici venu le temps où la race humaine
Doit vivre dans l’amour. L’instant de vérité
Où la femme porter de l’homme l’enfant-graine !
Vivez votre bonheur, vous, premiers parents,
Car vous avez trouvé le chemin de la
vie.
Oui, vous avez vaincu les doutes
apparents
Qui vous séparaient ; vous ferez bientôt l’envie
A travers votre enfant, le
réconciliateur
De notre humanité par lui seul retrouvée.
Ne craignez point ; il vient, le pacificateur,
Patience ! Attendez la fin de sa couvée.
Celui qui n'était ni un homme, ni une femme leur dit : « Ne craignez rien. Au contraire, réjouissez-vous !
L’amour engendre la vie qui n’est ni seulement dans l’homme, ni seulement dans la femme mais dans les deux. Dans le ventre de la femme, il y a mwa Na, le
une sorte de petit Na. Au bout de neuf mois de grossesse, il voudra sortir ; la femme accouchera, je l'aiderai pour cela, puisque vous m'avez demandé de vivre à côté de vous. » Comme Na
était un homme nain, le seul homme nain qui existait sur la terre à cette époque, ne sachant pas comment il fallait appeler le fœtus, il le compara à lui-même, d'où l'expression
« mwa Na » qui veut dire : «petit Na », une espèce de Na car le suffixe Mwa est un diminutif.
L'homme et la femme, suivis du féticheur, prirent le chemin de la savane où ils vivaient. Comme l'avait prédit le
féticheur, un enfant de sexe masculin naquit. Deux années plus tard, ce fut une fille qui naquit. Pendant ce temps dans les deux communautés humaines, des hommes et des femmes commencèrent à
mourir de vieillesse. A cette époque, la mort était inconnue. Les premiers décès provoquèrent donc une très grande panique au sein des deux communautés. La mort fut interprétée comme une
malédiction du ciel. Les pleurs et les cris ne ramenèrent personne du côté des vivants. La mort posait ses pattes et étendait ses tentacules sur le cadavre qu’il décomposait, provoquant la
panique au sein des deux communautés. Que fallait-il faire ? Le nombre des hommes et celui des femmes diminuaient sans cesse. Survint une épidémie qui multiplia les décès. Il fallait résoudre
le problème de la mort.
Le roi des hommes et la reine des femmes décidèrent de faire la paix pour trouver une solution afin d'éviter la
disparition de la gent humaine. Il n’y avait plus de place pour la guerre des différences ; la mort, elle, ne choisissait pas. Elle frappait indifféremment les hommes comme les femmes sans
crier gare, la nuit quand le sommeil alourdissait les paupières et même en plein jour, pendant qu’on vaquait aux tâches quotidiennes.
Il fut convenu de partir ensemble à la recherche de celui qui n'était ni un homme, ni une femme. Il savait interroger
l’inconnu, il savait lire dans le monde de l’invisible et dans le livre du sens des choses. Le roi et la reine, accompagnés d'une forte délégation des deux sexes, allèrent au milieu de la
forêt, à la recherche de celui-ci qui n'était ni un homme, ni une femme. Comme ils ne le trouvèrent pas là, ils crurent qu'il était mort. Heureusement, sur le chemin du retour, ils
rencontrèrent le premier père de l'humanité. Celui-ci leur dit :
« D'où venez-vous, hommes et femmes confondus ? Que s'est-il donc passé pour que vous daignez faire route
ensemble ?
- Nous sommes à la recherche du féticheur, car nos communautés sont menacées de disparition par la mort, lui
répondirent-ils.
- Et qu’attendez-vous de celui qui n’est ni un homme, ni une femme ?
- Qu’il nous indique une façon de lutter contre la mort.
- Celui qui n'est ni un homme, ni une femme, vit avec moi dans la plaine. Suivez-moi. Je vous conduirai à
Na.»
Arrivés auprès du féticheur, le roi des hommes et la reine des femmes lui firent part de leurs doléances. Après les
avoir entendus, celui qui n'était ni un homme, ni une femme dit au roi et à la reine : « Si vous n'écoutez pas ce que je vais vous dire aujourd'hui, vous allez tous disparaître. La mort
est une étape incontournable de notre existence. A un âge donné, l'homme vieillit et meurt. Il n'y a qu'une seule solution pour perpétuer l’humanité. »
Le féticheur emmena le roi et la reine auprès du premier couple de l'humanité et là, ils virent qu'ils s'étaient
multipliés. « Comment se fait-il que vous vous êtes multipliés alors que nous, nous diminuons ? D’où viennent ces deux « Nas » que nous ne connaissons pas ? Le féticheur a-t-il
trouvé le moyen de ressusciter les hommes en les transformant en Nas ? » Le premier père et première mère expliquèrent comment leur entente avait été bénéfique. Ils s’étaient aimés et
avaient suivi le langage de leurs corps pour trouver la clé de la reproduction. Ils furent nommés roi et reine de la communauté humaine réconciliée. C'est ainsi que fut institué le mariage
entre l'homme et la femme. Quand un homme et une femme s’unissent, c’est toute l’humanité qui est en gestation. Un homme + une femme = l’humanité.
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